lundi 28 février 2011

Première rentrée !


Hier, j'ai choisi ma tenue pour aujourd'hui. Je ne voulais pas n'importe laquelle;
Ce matin, j'ai failli la changer mais il fallait déjeuner, alors, j'ai oublié ; J'ai avalé mon verre de lait et mangé quelques tartines puis j'ai enfilé mon gilet. Dehors, il fait frais !
A peine, mes pieds foulaient-ils le bitûme devant l'immeuble que j'ai attrapé ta main. Je voulais me rassurer et le trottoir est si proche de la route ; j'ai unpeu peur des voitures.
Heureusement, une gentille dame s'occupait de faire traverser au passage piétons. J'ai hésité, en face, il y avait beaucoup de monde, beaucoup de cris. J'ai serré un peu plus fort ta main.

Courageusement, nous sommes entrés dans la cour. Je me sentais un peu perdu. La foule ne m'attire pas en principe, mais je ne pouvais pas faire demi-tour. Une porte était ouverte, des affiches indiquaient la direction à prendre pour rejoindre la classe. J'ai eu l'impression de parcourir des kilomètres. Ma main un peu moite, un instant, a glissé de la tienne. Panique !
Tu m'as rattrapé par un doigt. Nous avons corrigé la position pendant les présentations d'usages avec la maitresse. J'ai eu une bonne impression. Je lâche, tu retiens, je serre, tu t'échappes ! Petit à petit, les mains se sont détendues, jusqu'à vraiment se quitter, se séparer, s'éloigner. La tienne est maintenant occupée avec un objet. Je cherche où mettre la mienne. Ne sachant pas, je te fais coucou avant de te voir disparaître derrière la porte. Voilà, la rentrée des classes est arrivée !

Rassure-toi ma petite fille, c'est aussi dur pour moi mais...
...à 11h30, ta petite menotte aura sa place dans la mienne.



© Laurent SILVIN, septembre 1998
Extrait de « Chefs d'oeuvres pour poubelle vide par Moustache »
Ouvrage imprimé en cinq exemplaires aux Éditions éphémères La Tocante


dimanche 13 février 2011

Lettre ouverte à ... ( Humour )


Monsieur le Maire,

Nous sommes une majorité silencieuse, certes !
Nous avons malgré tout des revendications à porter à votre connaissance. Monsieur Bruyant M. sera notre porte-parole.
Avec quelques amis, il a créé l'association APTE ( Agir Pour la Tranquilité des Entérrés).

Notre dernière demeure est située sur le terrain communal ZA 148, au lieu-dit « le coin tranquillle ». Ce nom lui a convenu jusqu'en 1990, année choisie par votre prédécesseur pour lancer les travaux de construction de l'autoroute ; désormais finie et très fréquentée. Cette voie de circulation passe à proximité de notre «  boulevard des allongés ».
notre éternelle quiétude n'est plus ce qu'elle fut ; nous sommes nombreux à le regretter !

Nous vous demandons d'intercéder en notrte faveur auprès de la société d'autoroute afin qu'elle procède au plus vite aux aménagements suivants :
    • mise en place d'un mur anti-bruit, nos pauvres oreilles ne supportent plus.
    • Réfection du revêtement de la chaussée, il existe des matériaux absorbant les ondes. Nos vieux os s'entrechoquent !
    • Réalisation d'un drain pour évaquer les eaux pluviales ( parfois salées, en hiver, beurk ! ), nous soffront de noyade.

Nous espérons que vous répondrez très vite à nos demandes, nous sommes certains que vous êtes conscient des problèmes et saurez les résoudre. Il en va de votre futur confort !

Recevez, Monsieur le Maire, l'expression de nos salutations distinguées.

Pour vos administrés disparus,
Association APTE,
Monsieur Bruyant M.

Un soir à Amphion (Haute-Savoie)
© Laurent SILVIN, août 1997
Extrait de « Chefs d'oeuvres pour poubelle vide par Moustache »
Ouvrage imprimé en cinq exemplaires aux Éditions éphémères La Tocante

Cycle Seefeld in Tirol ( Austria )


Smoking noir

Bonjour pour Toi, c'est bonsoir
Le jour pour Toi, c'est le soir.
Ton univers, c'est la fumée
C'est des jeton s lancés.
Tu passes ton temps à répéter
Répéter des chiffres qu'on t'a annoncé.
Ton regard ne croise que celui du chef,
Tu n'obéis d'ailleurs qu'à ton chef.
Tu règle ta vie en fonction des pauses
Peux-tu penser à autre chose ?
C'est difficile et tule sais bien
Ton travail à jamais te tient.
T'es mignon dans ton SMOKING NOIR
T'as du pognon et tu le fais voir.
Pour toi, la pauvreté est un vain mot
Tu gagne à chaque fois le gros lot.
Tu considère l'éxistence comme un jeu,
Et le mot aisance est ton Dieu.
Tu parles bien et tu es poli,
En plusieurs langues, Merci
Est le mot que tu sais dire.
Ton visage n'est que sourire
Commercial peut-être
Il faut vendre ton être.
Hypocrite, sûrement
Mais tu ne l'avoue pas, évidemment.
Tu fais ça naturellement
Après l'école, au bout d'un an.
Jamais tu ne perds la boule
Et pourtant dans le cylindre, elle roule.
Tu n'as qu'un espoir ,
Voir la boite pleine le soir...

Et des pourboirs recevoir.


© Laurent SILVIN, Seefeld ( Autriche ) 22 septembre 1990


Le cylindre

Trente-sept numéros
Dix-huit rouges, dix-huit noirs,
Un seul vert, le zéro
un seul dieu, Hazard.
Deux sens de rotation
Mais une seule fonction
Sortir le bon chiffre
D'entre tes griffes.
Deux mains pour t'entrainer
Des dizaines d'yeux pour t'observer ;
Une seule boule
Qui en toi roule
Et sur toute les roulettes
Ta place, c'est la tête.



© Laurent SILVIN, Seefeld ( Autriche ) 2 octobre 1990


L'annonce

De simples mots lancés comme cela
dans la fumée et le brouhaha.
De simples nombres criés
Et par les croupiers répétés.
Tu n'as qu'un seul corps, des jetons.
Annonce es ton unique nom.
Personnelle, unique ou courante
Le client t'espère gagnante.
Tu ne vis qu'une fois
Et donne à chacun l'émoi.
Tu es volage, de passage
Mais très rarement sage.
Et si par bonheur tu as décidé
que tels joueurs devaient gagner
Alors te voilà multipliée.


© Laurent SILVIN, Seefeld ( Autriche ) 11 octobre 1990


La pause

Des dizaines de jetons sur le tapis.
Le rateau qui glisse sans bruit,
On tape sur ton épaule
Tu vas quitter ton rôle.
Tu retournes le coussin
« Quinze minutes, très bien ! »

te voilà, comme plusieurs
A la pause du quart d'heure.
Tu ne peux pas oublier
Même devans l'écran TV
Qu'en bas ça joue
Des numéros de partout.
Assis dans le fauteuil, tu reposes
Tu profites au mieux de ta pause
Surtout ne pas parler
Pour ne pas déranger ;
tes collègues sont comme toi
Ils ont besoin de ça.

Sur l'horloge, le signal
Une minute banale ;
Tu te lève, t'étires
Replaces ton sourire
Tape, épaule, salle
A nouveau tu t'installes.


© Laurent SILVIN, Seefeld ( Autriche ) 22 septembre 1990


La flambe

Dix, non cent mille shillings
Joués comme ça au feeling.
Des jetons rouges et plaques blanches
Qui habillent le tapis « en dimanche »
Et ce pour le plaisir d'un seul
Cet homme à la grande geule.
On te surnommait le flambeur fou
L'homme cousu de sous.
Et c'est vrai que tu as flambé
Un peu pour gagné...
Beaucoup pour frimer.
Il suffisait pour cela
de voir ton sourire narquois.
Combien as-tu gagné dans la soirée
Sur ce que tu as dépensé ?
Rien! Et on le savait bien.
De tes deux millions, on en fait notre festin.
Et malgré ta générosité
La chance n'étais pas à tes côtés.


© Laurent SILVIN, Seefeld ( Autriche ) 8 octobre 1990


Pourboire

Tu n'as que la valeur de la mise
Mais tu es une chose exquise.
Tu es recherché, adulé
Mais à chaque fois remercié.
Si le client parfois t'oublie
Alors le croupier lui sourit :
« Trois mille cinq cents
Pour un plein par cent »,
Le geste suit naturellement.
Et tu chois délicatement
Dans cette boite métallique.
Tu n'es pas obligatoire
Et à ton origine, accessoire.
T'étais le signe de reconnaissance,
Tu étais lié à la chance.
Aujourd'hui, mon jeune ami
Tout ceci es bien proscrit
Et si du gain tu ne fais pas parti ;
L'employé presque naturellement le déduit.


© Laurent SILVIN, Seefeld ( Autriche ) 1er octobre 1990


Ein bier, bitte !!

Tu coules à flots
Dans nos verres
Tu es ce qu'il y a de plus beau
Pour changer d'air
On te bois avec passion
Et te sert avec pression.
On t'appelle « mousse »
Tu sais être rousse.
Tu glisses dans notre gorge
Et parfois tu te nommes Georges.
Tu es une boisson amoureuse
3615 la bière heureuse.
Et sache que nous t'aimons
Et tant pis pour le ventre rond.


( En rentrant du rMonroe's Bar )
© Laurent SILVIN, Seefeld ( Autriche ) 26 septembre 1990

Tous ces textes sont extrait de « Chefs d'oeuvres pour poubelle vide par Moustache »
Ouvrage imprimé en cinq exemplaires aux Éditions éphémères La Tocante

jeudi 3 février 2011

Les chevaux


Qui galope par monts et par vaux ?
Ce sont les chevaux,
Buvant au ruisseau,
Ils regardent d'un oeil gros,
Les petits oiseaux.

Ils sont blancs comme les mourons,
Aussi noirs que les hérissons,
Ou marrons comme les chatons,
Ils observent les papillons,
Qui eux sont très blonds.
Dans l'ancienne gendarmerie,
Qui est maintenant l'écurie,
Quand il hennit,
On pense qu'il rit,
Alors on rit nous aussi.
Quand c'est le printemps,
Ils labourent les champs,
Mais, ils ne sont pas contents,
Lorsqu'à la foire on les vend,
Pour des centaines de francs.
Dans les concours, ils font des sauts,
Aux champs, ils nous aident dans nos travaux,
j'aime bien les chevaux,
Car ils sont beaux,
Et nous font faire des tours par monts et par vaux.

© Laurent SILVIN, octobre1978
Extrait de « Chefs d'oeuvres pour poubelle vide par Moustache »
Ouvrage imprimé en cinq exemplaires aux Éditions éphémères La Tocante

mercredi 2 février 2011

Papa, fumeur de Gitanes


Je ne suis pourtant qu'un petit bout,
Un petit bout de Toi et de Bambou,
Mais par Toi, je me sens différent
Avant l'heure, je suis déjà grand.

Je te voyais toujours mal rasé,
Je t'apercevais parfois dans ma télé,
Toi, que tous nommait Gainsbarre
Je ne te rejoindrai plus dans ton plumard.

Je n'ai pu être critique de tes peintures
Depuis longtemps t'avais fait censure,
Mais constamment j'écouterai tes chansons
Toi dont la musique et les mots étaient passion.

Un jour, tu brulas un billet de cinq cent balles.
Une flamme qui s'inscrira dans les annales.
Alors on te prit pour un provocateur,
Un alcoolique, un fumeur, un baiseur.

Malgré toutes ces injures, tu as su t'élever
Au dessus des roulures qui t'ont rejeté
Et d'années en années sans cesse tu créas
Des chefs d'oeuvres que l'on imitera.

Moi qui suis le fruit d'une copulation
D'une déesse et d'un dragon
Par ces mots, j'ai voulu te dire
Qu'au delà de ton départ, je t'admire.

« Lulu » ton fils.




Suite à la mort de Serge Gainsbourg, le 2 mars 1991 à Paris
© Laurent SILVIN, mars 1991


jeudi 20 janvier 2011

Tout commence… ainsi



« La vie d’un homme est une très longue histoire
où la naissance n’est qu’un épisode. » 
Claude Edelmann 



Un jour, le cœur et le corps de la femme furent envahis par un désir : celui d’être mère.
Certes, le couple en avait discuté à maintes occasions sans jamais se décider. Il fallait d’abord qu’il existe professionellement et socialement. Un enfant ne se fait pas à la légère !
Après des mois, des jours de vie commune, un frisson parcourut madame.

« Et si nous avions un enfant ? Un petit être que nous chéririons ! »

L’idée fit son chemin, devint un but sans lequel leur vie n’aurait eu aucun sens.
Oui, ils allaient faire un bébé, un vrai !
Elle ne prit plus la pilule.
La nouvelle se répandit très vite au sein de notre communauté. Plus de danger !

La pilule s’avère une invention diabolique pour les ovules. Ces petits cachets contiennent une hormone de synthèse appelée oestroprogestative. Dans la nature, ce phénomène apparaît lorsqu’une femme est enceinte. La progestérone l’empêche d’être à nouveau fécondée. Absorbée, la pilule bloque temporairement la ponte de l’ovule, la nidation et la pénétration de nouveaux spermatozoïdes. Autant dire, que nous étions en pleine guerre !

Au départ, nous étions trois cents ovules se préparant pour la grande aventure. Ce nombre avait bien diminué. Beaucoup d’entre nous avaient été emportés par le grand fleuve de sang du vingt-huitième jour. Chaque fois, les plus vieux ou les plus malades se sacrifiaient.

Mais cette fois-ci c’était la bonne. Enfin, l’un d’entre nous pourrait rejoindre un des nombreux prétendants masculins. Le grand conseil se réunit.
Qui allait-il envoyer pour cette mission ? Un ovule en pleine forme, capable d’aller jusqu’au bout. C’était l’effervescence !

Ce fut moi, Ovaline, qu’il choisit.
Aussitôt, on me mit à l’écart dans une petite chambre rose : le follicule. J’avais quatorze jours pour me préparer. Petit à petit, je grandissais. Bientôt, je fus de la taille d’un pois. Je pouvais sortir de mon antre. La femme était féconde.

D’abord, je ne sus que faire. Mes cours me revinrent. Je devais me déplacer lentement vers mon lieu de rendez-vous. Durée du voyage : maximum trois jours. Devant moi, je vis comme une anémone des mers tropicales s’ouvrir. Je reconnus l’éventail du pavillon de la trompe. Mon chemin passait par là. La trompe, majestueuse, se dressait face à moi. Quel spectacle merveilleux ! Je ne le vivrais malheureusement qu’une seule fois. Légèrement orangée, elle me faisait signe.


«  Viens, viens ! Je t’acceuillerai comme un roi ».


Ces milliers de cils battaient sans relâche, créant ainsi un phénomène d’aspiration. Je me sentis attirer vers ce lieu magique où se déroulerait plus tard la grande rencontre. Elle se contractait en même temps augmentant de cette façon le phénomène d’attirance. Je n’était plus qu’un aimant polarisé sud et elle, nord. Il ne me restait plus qu’à calmer mon impatience. Je tuai le temps en me refaisant une beauté. Les déplacements vous fatiguent toujours un peu. Dépêche-toi mon jeune ami ! Je n’ai que vingt-quatre heures.

***




Je t’imagine en chemin…


Tu as quitté ta demeure Testicule, te voilà hors du pénis. Les instants de plénitude que viennent de vivre l’homme et la femme ont permis d’ouvrir la porte. Pour une fois, tu n’as pas fini ta course dans un préservatif. Effrayés par l’humidité vaginale, plusieurs spermatozoïdes fuient. Ceux qui restent mourront dans les vingt-quatre heures suivantes. Heureusement, vous êtes des millions. Pourtant, il n’y aura qu’un seul élu : Toi.

Avec tes compagnons, vous avancez à la vitesse de deux millimètres par minute. Vous commencez l’ascension du col de l’Utérus. Sa fermeture signe l’arrêt de l’aventure. Aujourd’hui, la voie est libre. L’autre versant vous accueille dans un climat basique très agréable. Après une petite pause à la mémoire des nombreux absents, vous repartez. Les épreuves continuent. Vous devez remonter à contre-courant les deux tiers de la trompe. Cette traversée se révèle une véritable hécatombe. En tant qu’étrangers, le corps féminin vous traite comme tels.  Il vous déclare la guerre. Vous engagez une lutte acharnée contre vos ennemis : les anticorps antispermatozoïdes. Ils ont réellement tout d’anti, mais vous vous êtiez entrainé au combat. Vous vous montrez déterminés, impitoyables. Pas assez peut-être ! Les survivants de ces batailles titanesques poursuivent leur chemin. Ils en reste quelque milliers à ce stade. Vous voilà enfin dans la trompe.

Je me trouve dans le seul endroit favorable à la fécondation, son tiers externe. Vos têtes chercheuses corrigent la trajectoire. Vous voilà face à moi, impressionnés par ma grande taille. Mon noyau vous fait de l’œil. Vous aspirez à traverser la belle membrane dont je suis drapé.  Jusque là, vous aviez supporté des climats hostiles, des ennemis terriblement bien armés mais vous pouviez toujours passer. Maintenant, il vous faut franchir un mur.

Trois spermatozoïdes réussirent cet exploit. Les autres s’écrasèrent la tête dessus. Je suis machiavélique ! Pour attirer mon attention,  avec vos petites queues vous entammez la danse de la séduction. Rituel du fond des âges mais qui plaît encore aujourd’hui. Un seul d’entre vous doit grossir et s’unir avec moi. Ton charme et ton audace eurent raison de ma résistance, Spermatum 25068, tel est ton matricule de reconnaissance.

Nos deux noyaux fusionnèrent. Nous mîmes en commun, toi tes chromosomes paternels au nombre de vingt-trois, moi mes chromosomes maternels au nombre identique. Il y avait donc quarante-six chromosomes complets pour l’enfant à venir. Un œuf était né de notre rencontre.

Cet œuf allait progressivement se développer. Mais, pour l’instant nous n’y pensions pas. Trop heureux d’avoir chacun de notre côté réussi nos missions respectives. Nous avions été exact au rendez-vous. Détrompant les mathématiques, le miracle se produit : Un plus Un font UN.



***


Suite à la rencontre d’Ovaline et Spermatum 25068, j’ai pris conscience de mon identité. Désormais, je parlerai d’eux comme des souvenirs.
Je me présente : Morula.
J’ai choisi ce nom en raison de mon physique semblable à une véritable grappe. Ma grande connaissance du latin, me permet d’affirmer que ce terme veut dire mûre. Le fruit ! J’habite maintenant, un nouveau monde, la planète Utérus. Le climat idéal favorise mon épanouissement. Je me fixe donc définitivement sur sa paroi, pour me reposer de mon long voyage.

En effet, j’ai érré dans la trompe environ treize jours : une croisière touristique pleine de promesses. J’ai pu admirer un paysage splendide. Bercée par le mouvement des cils et des contractions du tunnel, je n’avais pas de soucis. J’ai appris la division.
Le principe est simple. Prenez une feuille de papier et coupez-la en deux, puis ces deux morceaux en deux et encore, et encore … Très vite vous aurez beaucoup de bouts de papier. Au rythme régulier d’une segmentation toutes les douze heures, j’ai fait exactement la même chose mais avec moi-même. D’une cellule initiale, j’en fis deux qui en produisirent quatre, etc, etc… La règle du jeu consiste à s’arrêter au nombre de soixante mille milliards de cellules. Ce chiffre correspond à un bébé à sa naissance. Impressionnant !

Aujourd’hui, j’en suis encore loin. Je fête mon vingt-et-unième jour. Je suis déjà une grande, presque cinq millimètres. J’ai la forme imprécise d’un haricot. Je me suis offerte un petit cœur, très efficace. Quel plaisir ! Je suis émue. J’ai également installé un véritable téléphone interne : le cordon ombilical. Cet outil, indispensable pour l’écoute, me permet également de me nourrir. Grâce à lui, je suis en contact indirect avec un univers étrange : le Dehors. Le Dehors vivent l’homme et la femme que j’appellerai plus tard papa et maman.

D’ailleurs pour la première fois, je leur fais part de mon existence. J’utilise un code bien précis. Ne pouvant vivre qu’à la température de 37°C (surtout dans les premiers mois), le thermostat féminin augmente légèrement. La fièvre inquiète la dame mais ne prouve rien.
Une femme fièvreuse n’est pas toujours une femme enceinte. Ce seul symptôme ne suffit pas pour me signaler.

Je suis bien dans l’utérus. L’endroit convient parfaitement à ma croissance. Je prend du volume. En conséquence, j’élargis mon habitation. Maman le remarquera très vite. Des tiraillements la dérangent.
Et puis, je me protège de l’extérieur. Un peu de chimie et la chose est réalisée. Prenez une dose de sécrétions vaginales, ajoutez y un peu d’acide et toute invasion microbienne est repoussée. Mieux que l’aspirine. Et de plus, c’est écologique.

Mes occupations pertubent la vie de maman. Une température interne élevée,  plus mes bricolages, la rendent malade. Il lui arrive d’avoir des nausées. Ou bien, lorsque j’augmente ma maison Utérus, j’appuie sur sa vessie. Du coup, les toilettes sont souvent occupées. Parfois, elle manque d’appétit. C’est grave ! Elle doit au contraire manger (pour DEUX !) disent ses amis.
Par contre, elle a des envies surprenantes comme des fraises en plein hiver. Je suis un petit monstre. J’embête tout le monde.
C’est mon premier mois d’existence.
Il m’en reste huit pour façonner mon image.

***

« Docteur, j’ai des crampes toutes les nuits. C’est très désagréable. »

Ça, c’est la voix de maman !
Elle se trouve chez le génial Dr Toutentoc. Il est exact, parfois elle souffre. Il faut bien l’admettre, j’occupe de plus en plus mon univers.

Au secours, au secours ! Que se passe-t-il ? Maman a trop chaud. Maman a soif. Maman serait-elle malade ? Non, elle va passer sa première échographie. Elle a du boire un peu trop d’eau une heure avant. Pour dilater sa vessie, délimiter le champ d’action des ultra-sons. Les ondes passeront par l’utérus et son habitant avant de retourner à leur source d’émission. Leur vitesse détermine la matière traversée. Ainsi, sur l’écran apparaissent, l’utérus, le sac ovulaire ( ma chambre ) et une forme vague ( moi ).

On va m’espionner. Qui suis-je ? A quoi je ressemble ?

Maman et papa, lorsque tout à l’heure vous verrez ma première photo, ne prenez pas peur. Mon nom n’est pas « Elephant man ». Ce n’est pas parce que mes oreilles sont sous ma bouche que je suis un monstre. Je n’ai pas encore installé de miroir, il y a quelques défauts de situation.
Ai-je dit que j’ai une langue ? Une vraie langue de futur bébé. Alors trop content de me montrer à vous, je grimace. Soyons franc, je vous tire la langue.
Ce plaisir, je me l’offrirai une fois dehors.

« Elle n’est pas belle ma langue ? »

Ce matin, je dévoilerai aussi quelques chiffres.
Ma taille, j’en suis fier. Après deux mois, je mesure trois centimètres.
Mon poids : trois grammes.
Mais le plus surprenant, dans cette petite chose, il y a déjà presque tout. En très petit, bien sûr ! Je pourrais serrer la main ou botter les fesses. Pieds et mains sont là avec tous les doigts.

Je gigotte également. Dans tous les sens. Ça y est je deviens mobile. Tous les jours, je fais quelques mouvements de gymnastique. Gymnastique utérale !
Des millions de petits êtres la pratiquent. Malheureusement, nous n’aurons jamais de fédération, jamais de compétitions, et monsieur le Baron de Coubertin, jamais de Jeux Olympiques. Dommage ! Aujourd’hui, je tiens la forme des grands jours. Celle où l’on se sent capable de battre des records du monde. Si,si !

Je me contente de bouger en solitaire, croisant les doigts, jouant avec mes orteils, frappant des mains au rythme de la musique du Dehors ou des battements de mon cœur, dont la formation est complétée. Côté gauche, côté droit, la révision le confirme :l’organe fonctionne. Plus tard, ce petit cœur sera un grand cœur capable de tomber amoureux. J’en ai la larme à l’œil. L’œil, ou plutôt les yeux, que je garde grands ouverts sur le monde intérieur de maman, sans pouvoir pour l’instant, lui faire un clin d’œil.

Heureux, déçus, surpris, émus, je vous laisse, chers parents, le choix de l’émotion.

Sachez simplement qu’à l’instar des Peaux-Rouges, je change de nom à diverses époques de ma vie. Désormais, je m’appelle Fœtus. Je stocke toutes les informations dans mon petit cerveau ; le dernier-né de mes organes.

***

Au fil des semaines, mes os et mes muscles devinrent plus fermes, plus durs. Mes poumons s’étoffèrent. Enfin, mon estomac commença à grignoter quelques débris flottant dans le liquide amniotique. J’étais prêt…

Mes parents avaient consulté les plus grands spécialistes de notre époque. Scientifiquement, rien n’avait été laissé au hasard. De calculs en calculs, le Dr Toutentoc prévu ma date de venue au monde. On détermina mon signe astrologique. Tout cela, bien sûr, fut fait dans le plus grand secret médical et familial.
Pourtant, tous ont omis de connaître mes désirs. Personne ne vint me consulter. Il est vrai qu’à l’époque, je n’étais que peu de chose : un simple sermatozoïde d’un côté, un ovule de l’autre qui n’aspiraient qu’à se rencontrer pour s’unir.

Contre toute attente, je pris la décision de naître un peu plus tôt !

J’ai commencé par taper doucement, puis de plus en plus fort, histoire de prévenir maman.
A l’extérieur, les préparatifs allaient bon train. Papa avait fini la future chambre à Bébé, comme il disait. La famille et les amis n’arrêtaient pas les louanges, les vœux de bonheur et les layettes. A propos de celles-ci, ils s’interrogaient un peu, l’erreur pouvant être fatale pour mon psychisme. Bleu ou rose ? Bleu pour les garçons et rose pour les filles, logique.

Neuf mois, à peser le pour et le contre, à tenter de mieux connaître ce futur monde. Neuf mois de réflexions, durant lesquels j’ai modelé patiemment mon corps. Non au hasard. J’avais à ma disposition un cahier de charges précis. Fidèlement, je l’ai suivi.

Je préparais mes valises. Surtout ne rien oublier.
Je laissais ma petite laine ainsi on ne me prendrait pas pour pour un singe. Je fonçais la tête la première. Quel moment intense !

J’ai failli retourner d’où je venais.
Ma mère souhaita une naissance dans l’eau car les douleurs ressenties durant l’accouchement diminuaient. Normalement, elle devait simplement commencer le travail dans la piscine, puis en sortir. En dernière minute, elle y resta.
Ma peau ressentit un bien-être dû à la température de l’eau : 37°C. Une eau pure dépourvue de tous germes nocifs pour ma jeune santé. Je vis la vie en bleue lorsque maman ouvrit les jambes.

Sentant ma tête à l’extérieur, je voulus respirer enfin un bon coup. Je bus la tasse, je toussai. Ce fut donc mon premier souvenir. Plutôt humide ! J’ai pensé un instant que ma dernière heure était venue. Après quelques minutes seulement, c’était un comble.
N’ayant pas encore reçu ma première bouée - cadeau d’un prochain anniversaire - je ne savais à quoi me raccrocher. Je devais remonter au plus vite à la surface, sous peine de noyade. Je lançais des SOS bébé en danger.
Pour cela, je choisis les gestes. Mes bras et mes jambes se mirent à dessiner des grands cercles dans l’eau. De l’air par pitié ! On me laissa dépenser mon trop plein d’énergie. Puis, des mains se glissèrent sous mes aisselles.

Le voyage recommença. Ce n’était qu’une station intermédiaire.

***
L’eau glissa sur ma peau telle un voile enveloppant les déesses antiques. Un frisson me parcourut la colonne vertébrale lorsque ma tête perça la surface de l’eau. L’air, désormais présent, s’insinua de ma bouche à mes bronches. Je pus enfin pousser mon premier cri. Je mis dans ce hurlement toutes mes forces encore disponibles.
Quelle tonalité!

Les fenêtres vibrèrent. Les personnes présentes se bouchèrent-elles les oreilles ?

J’ouvris les yeux. Je fus saisi par la quantité de choses. Tout d’un coup, des informations parvenaient en masse dans mon cerveau. Je crus devenir fou.

Maman était allongée, un peu fatiguée mais avec le plus beau des sourires, malgré tout ce qu’elle avait enduré. La pauvre ! Papa avait tenu a assisté à ma naissance. Lui aussi souriait. Ils n’étaient pas seuls. Beaucoup de monde m’entourait : le Dr Toutentoc et des sages-femmes.

« Salut, à vous tous, excusez mon avance ».


On me posa sur maman. Quel contact ! Tandis que je savourais cet instant, tous s’affairaient autour de moi. Il restait quelques bricoles à régler.
Couper cette corde de sécurité, le cordon ombilical. De cet acte, le mot liberté prendra tout son sens.
On me fit une petite toilette. On me pesa, me mesura. Tout fut noté sur mon carnet de santé. Le médecin prévint mes parents. A l’avenir, je serai un garçon. Cette remarque lui fut judicieusement évoqué par le petit zizi pendant fièrement entre mes jambes.

Deux heures après, je pouvais m’offrir mon premir repas. Mon estomac criait famine. Ce fut délicieux.
Le goût agréable du lait coulant, entre mes lèvres, du sein de maman, me fit le plus grand bien. Je ne suis pas Pantagruel mais je bus beaucoup… longtemps ! A cettte occasion, je précisai à ma mère la qualité et la quantité désirées. Avoir en abondance est indispensable. Je pris conscience de ce privilège. Après quoi, je m’assoupis sagement.



Ainsi, tout commence…



© Laurent SILVIN, 2005



Le boulanger


Ce matin, Antoine ne put voir l'aube déjà grise.
Les nuages trop épais ne laissaient passer aucun rayon de soleil.
Les flocons tombant abondamment augmentaient cette impression d'obscurité. Cela faisait déjà plusieurs jours que le manteau neigeux ne cessait de croître. Depuis quand ? Lundi ? Mardi ? Antoine ne pouvait en être sûr. La différence entre le jour et la nuit était si ténue qu'il était obligé de ne se fier qu'à sa propre montre.

Antoine vivait seul dans cette bâtisse du siècle dernier, construite au pied des pentes abruptes de la montagne. Elle était si proche du torrent que ses ancêtres avaient décidé d'en apprivoiser la force naturelle pour faire tourner la meule de pierre, qui permettait d'obtenir par mouture de la farine. Et c'était ainsi que depuis sept générations: les SARAZINS étaient devenus meuniers et boulangers de père en fils.

Antoine était donc le fils du Boulanger: un titre honorable dans cette vallée alpine où l'hiver vous bloque durant six bons mois, une fonction vitale pour toute la vie d'une communauté vivant en complète autarcie lorsque arrivent les premiers froids. Antoine aimait tout particulièrement les jours de cuisson. Chaque famille lui amenait auparavant un sac de seigle. Antoine activait alors la meule. Les grains, un à un, se laissaient entraîner dans une ronde folle qui allait les conduire à la transformation.


De grains, ils devenaient farine et de farine, après maintes opérations de pétrissage, fermentation et façonnage, boule de pain odorante dont le croustillant n'avait rien de comparable. Ensuite, c'était la fête, la fête avec un grand F. La fête du pain! Tout le village était présent.
Personne n'aurait manqué cette journée. Et ce jour-là, toutes rancunes, toutes guérillas étaient oubliées. Moulues, rangées au placard!

Mais ce matin donc, Antoine ne voyait toujours pas l'aube grise annonciatrice du jour naissant. Blanc, tout était blanc.

A tel point qu’il lui sembla que l'épaisseur de neige était bien plus importante que la veille. Sans doute une impression due à l’étroitesse de la fenêtre. Peut-être que finalement une partie du toit avait glissé et était venue se ranger juste devant l'ouverture. De toute façon, il avait maintes besognes à accomplir aujourd'hui, sans avoir besoin de trop se préoccuper de la neige à l'extérieur. Seul dans cette maison, Antoine avait toujours du pain sur la planche. Et elle, la maison, était suffisamment solide pour résister à de telles intempéries.

Notre bonhomme continua son travail tranquillement, comme à son habitude. Seuls les bruits réguliers des vieux murs lui tenaient compagnie. Et, c'est avec étonnement qu’Antoine les sentit trembler. Frémissement si léger qu'il lui aurait été sans doute impossible de le détecter, s'il n'avait été seul : un simple affaissement du toit, un craquement des poutres de mélèzes. La soudaine obscurité l'inquiéta.




Délaissant sur-le-champ son balai, Antoine se dirigea vers la fenêtre. Un rideau blanc lui bouchait la vue. Car pas de doute, il y avait bien de la neige aussi haut que la fenêtre. Antoine, visiblement ennuyé de sortir par ce temps, chaussa ses bottes et enfila son épais manteau. Il chercha son bonnet de laine, le dernier tricoté par sa mère, protégea ses mains avec des gants en fourrure et s'apprêta à ouvrir la porte. Avec une bonne pelle et toute la force de sa jeunesse, il parviendrait à dégager rapidement la fenêtre. Pour sûr !

La main sur la poignée, Antoine tira la grosse porte du moulin. Dehors, tout était bien calme. Même le bruit, pourtant assourdissant, du torrent tout proche ne lui parvenait pas. La porte finit sa course et Antoine, un instant abasourdi, dut bien se rendre à l'évidence: il ne pouvait franchir le seuil. L'épais panneau de bois cachait derrière lui un mur compact constitué de boules de neiges C'était dur ! Il était prisonnier. Il comprenait un peu plus le tremblement, les craquements et le changement de luminosité. La neige, cette neige venue d'ailleurs, avait choisi de recouvrir la maison.

Jamais dans les veillées, une telle histoire n'avait été contée. Antoine avait bien sûr entendu les aventures incroyables des anciens piégés par l'hiver, le froid, la glace, les avalanches. Mais pour lui, cela n'était que légendes, simples faits d'héroïsme, inculqués aux enfants, très tôt, pour leur apprendre le courage, le respect et la nature inapprivoisable.

Aujourd'hui, Antoine, fils, petit-fils et arrière-petit-fils de boulanger, se retrouvait coincé chez lui, sous des mètres cubes de neige. Jamais l'avalanche n'avait osé franchir le lit du torrent. Jamais! Mais, ce mauvais temps qui durait depuis lundi ou mardi, il ne savait plus, avait permis l'accumulation importante de la neige.
Le vent, déjà fort dans la vallée, avait dû favoriser de nombreuses plaques à vent en altitude et un changement de conditions, imperceptible, avait conduit au déclenchement d'une avalanche. Peut-être un chamois, égaré dans la tempête, traversant deux mille mètres plus haut la pente, était-il l'auteur de l'enfermement d'Antoine!

N'empêche que toutes ces hypothèses ne le feraient pas sortir d'ici. La maison tiendrait, mais combien de temps encore? Que pouvait-il faire tout seul sans connaître la situation à l'extérieur? Quelle quantité? Quelles surfaces étaient recouvertes? Plus pour réfléchir que pour économiser ses forces, Antoine s'assit. Il sortit de sa poche son opinel, rapprocha la tomme, coupa une tranche de pain et se servit un bon verre de rouge. Que pouvait-il faire dans l'instant, sinon rester calme et tenter d'échaffauder un plan ? C'est alors qu'il aperçut au fond du tiroir la blague à tabac de son père et, sagement posé à côté le papier. Antoine se roula la première cigarette de sa vie.

L'épais manteau neigeux est un véritable isolant du monde extérieur, aussi bien du froid que du bruit. C'est pour cette raison et surtout parce que l'avalanche s'était déclenchée à très haute altitude qu'Antoine n'entendit pas le bruit assourdissant.

L'énorme coulée avait dévalé en quelques minutes un impressionnant dénivelé. Elle avait fini sa course des centaines de mètres plus bas, dans le torrent. La rive gauche avait joué le rôle de butoir sur lequel la masse importante de neige, pierres et arbres, s'était arrêtée. Seules quelques boules avaient continué leur course folle vers la vallée. Elles obstruaient le pas de porte du moulin. Tout cela, Antoine l'ignorait .

La chaleur au bout de ses doigts tira Antoine de sa rêverie. La cigarette venait de se consumer entièrement. Un peu de fumée s’élevait encore vers le plafond du vieux moulin. Il avait, durant ces minutes, revécu quelques instants de sa vie. Son enfance auprès de son père devant la meule ou le fournil. L’odeur du pain.

Sa mère toujours occupée aux tâches ménagères.
« Elle avait de grands yeux bleus, maman » se souvint-il ému.

Il se rappela les parties de cache-cache avec son frère Maurice et sa sœur Ludivine. Ils n’habitaient plus la vallée. Maurice travaillait à Toulon. Ludivine s’était mariée avec un jeune instituteur. Tous deux avaient construit leurs vies, ailleurs. C’était avant. C’était il y a longtemps !

Aujourd’hui, il était seul à entretenir la tradition familiale de boulanger-meunier. Mais surtout, il se retrouvait enfermé par la neige. Il lui faudrait bien penser à s’en sortir. Sauf qu’il y avait derrière la porte, ce maudit mur blanc dont il ne savait rien. Rien sur sa largeur. Rien sur sa hauteur. Rien sur sa densité.

Il s’était senti désemparé tout à l’heure.
Peut-être qu’au dehors, les villageois pensaient à lui en ce moment même.
C’était moins sûr car eux aussi devaient être sous l’épais manteau de neige.

Il se rhabilla laissant sur la table le pain, le vin et le fromage. Tant pis, il mangerait plus tard ! Il reprit sa pelle. La porte grinça. Le mur n’avait pas disparu.

« Allons, secoue-toi mon vieux », fit Antoine alliant le geste à la parole.

Il donna un premier coup. La pelle égrattigna à peine la surface. Il frappa à côté, puis ici et là-bas encore. Il continua ainsi une bonne demi-heure. Il venait de déployer trop d’énergie, il dut s’arrêter. Une petite cavité dans la paroi se devinait maintenant. Un sourire se dessina sur ses lèvres.
Ce n’était donc pas chose impossible ! Il recommença, s’interrompit. Et encore, et encore ! Une sensation d’obscurité se fit sentir. Dehors, la nuit tombait. De rage, il frappa plus fort. Il ne verrait pas les étoiles ce soir.

Le lendemain matin, après une nuit très agitée, il se leva fatigué.
Allait-il enfin sortir de cette prison ? La porte pour la troisième fois crissa. Le mur n’avait pas disparu. Mais quelque chose était étrange, différent. Une sorte de lueur perçait au travers de la neige.

En effet, le soleil, depuis bien longtemps, osait une timide apparition. Ce n’était pas encore le retour du beau temps mais on pouvait espérer un prochain changement. Cette frileuse clarté donna du courage à Antoine. Avec joie, il se servit un bol de café chaud et avala quelques tartines beurrées. Il s’équipa à nouveau pour affronter l’adversaire. Et il lui porta un coup, qui certes ne lui était pas fatal mais l’affaiblissait un peu. Une sorte de tunnel prenait forme petit à petit. L’espoir revint.
Soudain, un son étranger au sien se fit entendre. Il stoppa son geste, tendit l’oreille. Il ne parvint pas à le croire. C’était comme un battement de cœur qui parfois s’emballait. N’en pouvant plus, il hurla. Tous les mots résonnèrent lugubrement. Le bruit lointain disparut.

« Je ne suis plus Antoine mais Jeanne. Voilà que j’entends des voix maintenant », pensa-t-il.

Pourtant, il ne se trompait pas. A l’extérieur, un groupe d’hommes, armés de pioches, de pelles s’affairait autour de ce qu’ils devinaient être le moulin. Après la surprise de voir tant de neige tombée en un laps de temps si réduit, le village s’était organisé pour vivre. Chacun avait tracé un chemin de sa maison jusque chez son voisin. Celui-ci en avait fait de même. Et ainsi de suite. Tous ces passages se rejoignaient à l’église. Dans l’épreuve hivernale les liens se resserraient. C’est monsieur le curé qui remarqua le premier l’absence d’Antoine à l’office religieuse. Il invita ses paroissiens à prier pour leur boulanger. Alors que l’on s’interrogeait sur son sort, la porte s’ouvrit. La fille du facteur entra essouflée.

« Le moulin est ensevelli », cria-t-elle anxieuse, « vite ! ».

Voilà l’origine des voix qu’il entendait.

Les sauveteurs avaient dû interrompre leur travail la veille. A l’aube, les plus courageux s’étaient retrouvés pour reprendre l’ouvrage. Ils furent enchantés d’entendre les hurlements d’Antoine. Ils se relayèrent et s’acharnèrent sur le tas de blocs de neige. Quelques heures plus tard, la pioche du curé brisa le dernier obstacle. Une ouverture s’était formée. Marie, qui avait donné l’alerte, jeta un regard au travers.

Lorsque la lumière pénétra dans son antre, l’ours Antoine fut ébloui. Avant de s’évanouir d’épuisement et de bonheur à se savoir libre, il eut le temps d’apercevoir deux jolis yeux. Deux yeux auquels il rêvait, parfois !

Une main le secoua. Il souleva ses paupières et vit une paire d’yeux splendides. Il sourit et demanda : « Quel jour sommes-nous ? »
Une voix lui répondit : « Le 25 février »
Comme chaque année, il serra sa femme dans ses bras et la complimenta sur ses yeux secourables.

© Laurent SILVIN, 2004